Lever les yeux et affronter ses peurs, par Benjamin Auffret

 

20 janvier 2020

Lever les yeux et affronter ses peurs, par Benjamin Auffret

20 janvier 2020

Lever les yeux et affronter ses peurs, par Benjamin Auffret

20 janvier 2020

Pour être un plongeur, il faut garder les pieds sur terre. Cela n’empêche pourtant pas un des plus grands athlètes de l’histoire du plongeon français de prendre de la hauteur. Benjamin Auffret se lancera dans un peu moins de 200 jours à la conquête d’une médaille olympique passée sous son nez en 2016. Avant de tutoyer les sommets, le 4ème des derniers Jeux de Rio de Janeiro (Brésil) s’est cependant fait violence pour combattre l’invisible : la peur du vide.

La gym fut ma première jeunesse. J’aspirais à pratiquer ma discipline au plus haut niveau et porter les couleurs de notre pays. Ce n’était pas tant le sport en lui-même que j’aimais, mais la perfection qu’il fallait constamment aller chercher. Je semblais fait pour ça, avant de comprendre que les blessures ne me lâcheraient pas. A mes 15 ans, le plongeon est arrivé comme une échappatoire. Les deux disciplines se ressemblent sur le fond : réaliser des figures pour obtenir la meilleure note possible. Sauf que l’une des deux nécessite d’apprivoiser une des peurs les plus intenses : la hauteur.

J’ai débuté aux tremplins de 1 et 3 mètres. Mes qualités physiques me permettaient de progresser rapidement. On m’a souvent dit que j’avais le corps d’un criquet : dynamique et capable de sauter haut, mais sans aucune force. Au tremplin de 3 mètres, le plongeur doit appuyer autant que possible sur la planche pour prendre de la hauteur. A 10 mètres, il ne reste que le béton et sa détente. Le revêtement anti-dérapant ne l’aidera pas à s’élever.

« La pire angoisse d’un acrobate est de se perdre en plein vol »

Je ne voulais pas monter. Sauter à 3 mètres me suffisait : je venais de décrocher une 4ème place aux championnats d’Europe juniors 2013 à 1 et 3 mètres. Alors pourquoi tenter de plonger d’encore plus haut alors que tout semblait me sourire ? En 3 ans, je suis au pied du podium, et je bascule déjà chez les seniors. Malgré ça, on me certifie que me reposer sur mes acquis ne m’aidera en rien. De nombreux plongeurs et entraîneurs m’ont poussé à me tourner vers la plus haute des plateformes. Tout le monde me le faisait comprendre : si je prétendais chasser l’excellence dans ma discipline, je devais accepter de lever les yeux. Les coachs développent au fur et à mesure des années une vision unique. Ils ont vu en moi un autre athlète que ce je pensais être. Aujourd’hui, je peux dire qu’ils avaient raison.

Avant d’arriver à 10 mètres en 2014, j’avais déjà 5 ans de plongeon derrière moi. Mais qu’est-ce que j’avais peur de monter. Ce n’était pas tant de me faire mal ou de toucher la plateforme. Ce qui prend le plus aux tripes, c’est la hauteur. Si on veut résumer la chose, on dirait qu’on fait un mix de toutes nos peurs, on les met dans notre ventre et on les retourne trois fois pour obtenir un truc qui nous retourne. C’est un peu ça, la peur de l’inconnu et de faire quelque chose qu’on a jamais fait. Pour passer au-dessus de cette sensation, il n’y a qu’un seul moyen : tenter et y aller. Tu te laisses simplement tomber la première fois. Et puis la confiance vient. Tu t’assois au bord et te lances en arrière pour travailler ton entrée à l’eau. Tu apprends doucement à maîtriser les éléments. Parce qu’à 10 mètres, les conséquences physiques et mentales d’une erreur peuvent être terribles.

Cette peur est vitale pour s’éloigner de ce béton si puissant. Face à lui, c’est un jeu de survie. Alors lorsque quelqu’un te dit qu’il a peur de raser le bout du plongeoir, tu sais qu’il ne risque rien. Il ne peut pas toucher. A l’inverse, celui qui se sent trop en confiance aura plus de chance de se le prendre en plein visage. On sacrifie donc un peu de rotation pour pousser loin et ne pas sentir le souffle du béton frôler notre crane.

Je suis passé au-dessus de ma crainte du vide. Le temps et la répétition font bien les choses. Pourtant une angoisse ne me quittera certainement jamais : me perdre en plein vol. C’est le pire enfer pour un acrobate. Je me retrouve en l’air en ne sachant plus où j’en suis. J’ouvre les yeux en pensant voir l’eau mais il n’y a que le plafond de la piscine. Il me reste un quart de seconde pour me rattraper. Comme dans un cauchemar, je me réveille et « Wow ».
« Pendant 4 ans, le « démon » m’a habité »

Ce « Wow » m’effraie. Faire un plat monstrueux, je m’en fous. J’ai mal et je repars. Dans la tête en revanche, il faut pouvoir vivre avec. L’enfer. Le plongeon, comme tous les sports avec des acrobaties, ne peut être pratiqué qu’avec des automatismes. Si un jour tu te perds dans les airs, tu es convaincu de ne plus pouvoir te faire confiance. Tu cherches à reprendre la main sur un automatisme mais à la fin tu es forcément en retard. Le résultat ne peut être que mauvais. Je parle en connaissance de cause.

Des « boites », tous les plongeurs en ont prises. Au cours de ma deuxième année de plongeon, j’ai perdu pied sur un 1 tour et demi arrière à 3 mètres. Aujourd’hui je suis champion d’Europe, 4ème aux Jeux mais la peur de refaire ce saut est toujours là. Après 5 ans, j’arrivais à passer au-dessus et gérer. Mes potes rigolaient parce que je faisais des figures tellement plus difficiles. Et puis il y a eu le « démon »…

Derrière ce nom barbare se cache un quadruple et demi avant. Avant de le tenter à 10 mètres, je l’ai maîtrisé à 3 mètres. Il devenait presque automatique, j’étais prêt à monter sur la plateforme en béton. Jusqu’à ce que je me perde. « Wow ».
Au moment où je pense finir mes rotations et attraper mes mains, je ne vois que le plafond. Après ça, tout ce que j’avais construit était détruit. La confiance n’était plus là. Ne pas pouvoir présenter ce plongeon en compétition internationale m’a handicapé pendant des années. Jusqu’au 19 décembre 2019.

Il m’aura fallu 4 ans pour me convaincre de le réaliser à 10 mètres. Pendant longtemps, je n’étais pas capable de visualiser entièrement ces 4 tours et demi. J’étais persuadé de ne pas pouvoir le faire. Comme si quelqu’un était certain qu’en sortant de chez lui, il allait se faire écraser par une voiture. Tu sais que si tu y vas, tu vas mourir. Comme te jeter dans le vide. Lors de l’entrée à l’eau, on arrive à 60 km/h après avoir effectué 4 tours et demi en l’air. L’ensemble de notre corps doit rentrer dans un trou équivalent à une paume de main. Tu ne peux pas faire plus précis. C’est dans ces moments-là que tu sens la hauteur. Et parfois, le temps te parait interminable.

Benjamin.

Bandeau de séparation de deux blocs de contenus

Pour être un plongeur, il faut garder les pieds sur terre. Cela n’empêche pourtant pas un des plus grands athlètes de l’histoire du plongeon français de prendre de la hauteur. Benjamin Auffret se lancera dans un peu moins de 200 jours à la conquête d’une médaille olympique passée sous son nez en 2016. Avant de tutoyer les sommets, le 4ème des derniers Jeux de Rio de Janeiro (Brésil) s’est cependant fait violence pour combattre l’invisible : la peur du vide.

Benjamin Auffret, plongeur à 10 mètres français, lors d'un shooting pour By AThlete près de l'INSEP
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Benjamin Auffret
• Né le 15 mars 1995, 25 ans
• Plongeon à 10 mètres

La gym fut ma première jeunesse. J’aspirais à pratiquer ma discipline au plus haut niveau et porter les couleurs de notre pays. Ce n’était pas tant le sport en lui-même que j’aimais, mais la perfection qu’il fallait constamment aller chercher. Je semblais fait pour ça, avant de comprendre que les blessures ne me lâcheraient pas. A mes 15 ans, le plongeon est arrivé comme une échappatoire. Les deux disciplines se ressemblent sur le fond : réaliser des figures pour obtenir la meilleure note possible. Sauf que l’une des deux nécessite d’apprivoiser une des peurs les plus intenses : la hauteur.
J’ai débuté aux tremplins de 1 et 3 mètres. Mes qualités physiques me permettaient de progresser rapidement. On m’a souvent dit que j’avais le corps d’un criquet : dynamique et capable de sauter haut, mais sans aucune force. Au tremplin de 3 mètres, le plongeur doit appuyer autant que possible sur la planche pour prendre de la hauteur. A 10 mètres, il ne reste que le béton et sa détente. Le revêtement anti-dérapant ne l’aidera pas à s’élever.

« La pire angoisse d’un acrobate est de se perdre en plein vol »

Je ne voulais pas monter. Sauter à 3 mètres me suffisait : je venais de décrocher une 4ème place aux championnats d’Europe juniors 2013 à 1 et 3 mètres. Alors pourquoi tenter de plonger d’encore plus haut alors que tout semblait me sourire ? En 3 ans, je suis au pied du podium, et je bascule déjà chez les seniors. Malgré ça, on me certifie que me reposer sur mes acquis ne m’aidera en rien. De nombreux plongeurs et entraîneurs m’ont poussé à me tourner vers la plus haute des plateformes. Tout le monde me le faisait comprendre : si je prétendais chasser l’excellence dans ma discipline, je devais accepter de lever les yeux. Les coachs développent au fur et à mesure des années une vision unique. Ils ont vu en moi un autre athlète que ce je pensais être. Aujourd’hui, je peux dire qu’ils avaient raison.

Avant d’arriver à 10 mètres en 2014, j’avais déjà 5 ans de plongeon derrière moi. Mais qu’est-ce que j’avais peur de monter. Ce n’était pas tant de me faire mal ou de toucher la plateforme. Ce qui prend le plus aux tripes, c’est la hauteur. Si on veut résumer la chose, on dirait qu’on fait un mix de toutes nos peurs, on les met dans notre ventre et on les retourne trois fois pour obtenir un truc qui nous retourne. C’est un peu ça, la peur de l’inconnu et de faire quelque chose qu’on a jamais fait. Pour passer au-dessus de cette sensation, il n’y a qu’un seul moyen : tenter et y aller. Tu te laisses simplement tomber la première fois. Et puis la confiance vient. Tu t’assois au bord et te lances en arrière pour travailler ton entrée à l’eau. Tu apprends doucement à maîtriser les éléments. Parce qu’à 10 mètres, les conséquences physiques et mentales d’une erreur peuvent être terribles.

Cette peur est vitale pour s’éloigner de ce béton si puissant. Face à lui, c’est un jeu de survie. Alors lorsque quelqu’un te dit qu’il a peur de raser le bout du plongeoir, tu sais qu’il ne risque rien. Il ne peut pas toucher. A l’inverse, celui qui se sent trop en confiance aura plus de chance de se le prendre en plein visage. On sacrifie donc un peu de rotation pour pousser loin et ne pas sentir le souffle du béton frôler notre crane.

Je suis passé au-dessus de ma crainte du vide. Le temps et la répétition font bien les choses. Pourtant une angoisse ne me quittera certainement jamais : me perdre en plein vol. C’est le pire enfer pour un acrobate. Je me retrouve en l’air en ne sachant plus où j’en suis. J’ouvre les yeux en pensant voir l’eau mais il n’y a que le plafond de la piscine. Il me reste un quart de seconde pour me rattraper. Comme dans un cauchemar, je me réveille et « Wow ».

« Pendant 4 ans, le « démon » m’a habité »

Ce « Wow » m’effraie. Faire un plat monstrueux, je m’en fous. J’ai mal et je repars. Dans la tête en revanche, il faut pouvoir vivre avec. L’enfer. Le plongeon, comme tous les sports avec des acrobaties, ne peut être pratiqué qu’avec des automatismes. Si un jour tu te perds dans les airs, tu es convaincu de ne plus pouvoir te faire confiance. Tu cherches à reprendre la main sur un automatisme mais à la fin tu es forcément en retard. Le résultat ne peut être que mauvais. Je parle en connaissance de cause.

Des « boites », tous les plongeurs en ont prises. Au cours de ma deuxième année de plongeon, j’ai perdu pied sur un 1 tour et demi arrière à 3 mètres. Aujourd’hui je suis champion d’Europe, 4ème aux Jeux mais la peur de refaire ce saut est toujours là. Après 5 ans, j’arrivais à passer au-dessus et gérer. Mes potes rigolaient parce que je faisais des figures tellement plus difficiles. Et puis il y a eu le « démon »…

Derrière ce nom barbare se cache un quadruple et demi avant. Avant de le tenter à 10 mètres, je l’ai maîtrisé à 3 mètres. Il devenait presque automatique, j’étais prêt à monter sur la plateforme en béton. Jusqu’à ce que je me perde. « Wow ».
Au moment où je pense finir mes rotations et attraper mes mains, je ne vois que le plafond. Après ça, tout ce que j’avais construit était détruit. La confiance n’était plus là. Ne pas pouvoir présenter ce plongeon en compétition internationale m’a handicapé pendant des années. Jusqu’au 19 décembre 2019.

Il m’aura fallu 4 ans pour me convaincre de le réaliser à 10 mètres. Pendant longtemps, je n’étais pas capable de visualiser entièrement ces 4 tours et demi. J’étais persuadé de ne pas pouvoir le faire. Comme si quelqu’un était certain qu’en sortant de chez lui, il allait se faire écraser par une voiture. Tu sais que si tu y vas, tu vas mourir. Comme te jeter dans le vide. Lors de l’entrée à l’eau, on arrive à 60 km/h après avoir effectué 4 tours et demi en l’air. L’ensemble de notre corps doit rentrer dans un trou équivalent à une paume de main. Tu ne peux pas faire plus précis. C’est dans ces moments-là que tu sens la hauteur. Et parfois, le temps te parait interminable.

Benjamin.

Mais qui est Benjamin Auffret ?

« Casanier, perfectionniste et difficile à cerner » selon ses propres mots, Benjamin Auffret participera cet été à ses deuxièmes Jeux Olympiques à Tokyo (Japon) après Rio (Brésil) en 2016. Enfant, il choisit la gymnastique, qu’il pratiquera jusqu’à l’âge de 15 ans, avant de se tourner vers le plongeon. Transition réussie pour celui qui rêvait d’atteindre le plus haut niveau. Fer de lance du groupe France de plongeon à l’approche des Jeux, le natif de Montereau-Fault-Yonne (Seine-et-Marne) aspire à une après-carrière loin des bassins. C’est en tant que pilote de chasse que B. Auffret souhaite faire ses classes dès le mois de septembre. De quoi permettre au champion d’Europe 2017 de relever un nouveau défi de taille.

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Pour être un plongeur, il faut garder les pieds sur terre. Cela n’empêche pourtant pas un des plus grands athlètes de l’histoire du plongeon français de prendre de la hauteur. Benjamin Auffret se lancera dans un peu moins de 200 jours à la conquête d’une médaille olympique passée sous son nez en 2016. Avant de tutoyer les sommets, le 4ème des derniers Jeux de Rio de Janeiro (Brésil) s’est cependant fait violence pour combattre l’invisible : la peur du vide.

Benjamin Auffret, plongeur à 10 mètres français, lors d'un shooting pour By AThlete près de l'INSEP
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Benjamin Auffret
• Né le 15 mars 1995, 25 ans
• Plongeon à 10 mètres

La gym fut ma première jeunesse. J’aspirais à pratiquer ma discipline au plus haut niveau et porter les couleurs de notre pays. Ce n’était pas tant le sport en lui-même que j’aimais, mais la perfection qu’il fallait constamment aller chercher. Je semblais fait pour ça, avant de comprendre que les blessures ne me lâcheraient pas. A mes 15 ans, le plongeon est arrivé comme une échappatoire. Les deux disciplines se ressemblent sur le fond : réaliser des figures pour obtenir la meilleure note possible. Sauf que l’une des deux nécessite d’apprivoiser une des peurs les plus intenses : la hauteur.
J’ai débuté aux tremplins de 1 et 3 mètres. Mes qualités physiques me permettaient de progresser rapidement. On m’a souvent dit que j’avais le corps d’un criquet : dynamique et capable de sauter haut, mais sans aucune force. Au tremplin de 3 mètres, le plongeur doit appuyer autant que possible sur la planche pour prendre de la hauteur. A 10 mètres, il ne reste que le béton et sa détente. Le revêtement anti-dérapant ne l’aidera pas à s’élever.

« La pire angoisse d’un acrobate est de se perdre en plein vol »

Je ne voulais pas monter. Sauter à 3 mètres me suffisait : je venais de décrocher une 4ème place aux championnats d’Europe juniors 2013 à 1 et 3 mètres. Alors pourquoi tenter de plonger d’encore plus haut alors que tout semblait me sourire ? En 3 ans, je suis au pied du podium, et je bascule déjà chez les seniors. Malgré ça, on me certifie que me reposer sur mes acquis ne m’aidera en rien. De nombreux plongeurs et entraineurs m’ont poussé à me tourner vers la plus haute des plateformes. Tout le monde me le faisait comprendre : si je prétendais chasser l’excellence dans ma discipline, je devais accepter de lever les yeux. Les coachs développent au fur et à mesure des années une vision unique. Ils ont vu en moi un autre athlète que ce je pensais être. Aujourd’hui, je peux dire qu’ils avaient raison.
Avant d’arriver à 10 mètres en 2014, j’avais déjà 5 ans de plongeon derrière moi. Mais qu’est-ce que j’avais peur de monter. Ce n’était pas tant de me faire mal ou de toucher la plateforme. Ce qui prend le plus aux tripes, c’est la hauteur. Si on veut résumer la chose, on dirait qu’on fait un mix de toutes nos peurs, on les met dans notre ventre et on les retourne trois fois pour obtenir un truc qui nous retourne. C’est un peu ça, la peur de l’inconnu et de faire quelque chose qu’on a jamais fait. Pour passer au-dessus de cette sensation, il n’y a qu’un seul moyen : tenter et y aller. Tu te laisses simplement tomber la première fois. Et puis la confiance vient. Tu t’assois au bord et te lances en arrière pour travailler ton entrée à l’eau. Tu apprends doucement à maîtriser les éléments. Parce qu’à 10 mètres, les conséquences physiques et mentales d’une erreur peuvent être terribles.

Cette peur est vitale pour s’éloigner de ce béton si puissant. Face à lui, c’est un jeu de survie. Alors lorsque quelqu’un te dit qu’il a peur de raser le bout du plongeoir, tu sais qu’il ne risque rien. Il ne peut pas toucher. A l’inverse, celui qui se sent trop en confiance aura plus de chance de se le prendre en plein visage. On sacrifie donc un peu de rotation pour pousser loin et ne pas sentir le souffle du béton frôler notre crane.
Je suis passé au-dessus de ma crainte du vide. Le temps et la répétition font bien les choses. Pourtant une angoisse ne me quittera certainement jamais : me perdre en plein vol. C’est le pire enfer pour un acrobate. Je me retrouve en l’air en ne sachant plus où j’en suis. J’ouvre les yeux en pensant voir l’eau mais il n’y a que le plafond de la piscine. Il me reste un quart de seconde pour me rattraper. Comme dans un cauchemar, je me réveille et « Wow ».

« Pendant 4 ans, le « démon » m’a habité »

Ce « Wow » m’effraie. Faire un plat monstrueux, je m’en fous. J’ai mal et je repars. Dans la tête en revanche, il faut pouvoir vivre avec. L’enfer. Le plongeon, comme tous les sports avec des acrobaties, ne peut être pratiqué qu’avec des automatismes. Si un jour tu te perds dans les airs, tu es convaincu de ne plus pouvoir te faire confiance. Tu cherches à reprendre la main sur un automatisme mais à la fin tu es forcément en retard. Le résultat ne peut être que mauvais. Je parle en connaissance de cause.
Des « boites », tous les plongeurs en ont prises. Au cours de ma deuxième année de plongeon, j’ai perdu pied sur un 1 tour et demi arrière à 3 mètres. Aujourd’hui je suis champion d’Europe, 4ème aux Jeux mais la peur de refaire ce saut est toujours là. Après 5 ans, j’arrivais à passer au-dessus et gérer. Mes potes rigolaient parce que je faisais des figures tellement plus difficiles. Et puis il y a eu le « démon »…

Derrière ce nom barbare se cache un quadruple et demi avant. Avant de le tenter à 10 mètres, je l’ai maîtrisé à 3 mètres. Il devenait presque automatique, j’étais prêt à monter sur la plateforme en béton. Jusqu’à ce que je me perde. « Wow ».
Au moment où je pense finir mes rotations et attraper mes mains, je ne vois que le plafond. Après ça, tout ce que j’avais construit était détruit. La confiance n’était plus là. Ne pas pouvoir présenter ce plongeon en compétition internationale m’a handicapé pendant des années. Jusqu’au 19 décembre 2019.
Il m’aura fallu 4 ans pour me convaincre de le réaliser à 10 mètres. Pendant longtemps, je n’étais pas capable de visualiser entièrement ces 4 tours et demi. J’étais persuadé de ne pas pouvoir le faire. Comme si quelqu’un était certain qu’en sortant de chez lui, il allait se faire écraser par une voiture. Tu sais que si tu y vas, tu vas mourir. Comme te jeter dans le vide. Lors de l’entrée à l’eau, on arrive à 60 km/h après avoir effectué 4 tours et demi en l’air. L’ensemble de notre corps doit rentrer dans un trou équivalent à une paume de main. Tu ne peux pas faire plus précis. C’est dans ces moments-là que tu sens la hauteur. Et parfois, le temps te parait interminable.

Benjamin.